VOX POPULI VOX DEI

Au début j’étais peu intéressé, même indifférent à cette élection. Pas que l’enjeu n’était pas de taille, mais je ne voyais nulle part un débat d’idée, au lieu de ça, les différents candidats potentiels ou déclarés nous inondaient de leurs portraits retouchés, de slogans bons marches, bref, de la com’ et rien d’autre.

Puis des amis ont commencé à me demander, c’est vrai qu’il y a plus de 30 candidats à l’élection présidentielle chez toi ? Il m’est alors venu à l’esprit la célèbre phrase de Amos Oz, à propos d’Israël, et j’ai répondu par analogie : tout le monde est président au Benin, nous sommes une nation de onze million de présidents, professeurs, premiers ministres, prophètes, tout le monde parle, personne n’écoute…

 » Au premier tour on choisit « , dit le dicton français, je n’aurais choisi aucun d’eux, et je ne l’ai d’ailleurs pas fait, puisque n’ayant pas voté. Qui aurais-je pu choisir ? Les renégats d’un régime moribond ? Les nouveaux visages rappelant fort bien le précédent YAYI, de l’homme providence, devenu le symbole de la prévarication et de l’escobardisme d’Etat ? Les hommes d’affaires, qui soit trainent de lourds soupçons de fraudes en tous genres ou tout simplement n’avaient pas leur place en politique ? Aucun ne m’avait convaincu et j’en suis resté sur ma faim

Puis l’affiche du second tour m’a sauté au visage comme une bombe. Le dicton français poursuit : « … au second tour on élimine ». Il m’a fallu moins d’une seconde pour éliminer. Le choix était à mes yeux évident, il fallait voter Zinsou, le danger était à nos portes, le pire pouvait encore arriver, pas que je redoutais une guerre, une sécession, ou un cataclysme si Talon était élu, mais je pensais et je le pense toujours qu’il y a une grandeur dans la fonction, qui ne doit souffrir d’aucun doute sur la probité et le patriotisme de celui qui prétend l’incarner.

Or,  à maintes reprises, dans mes souvenirs lointains et même récents, on a cité le nom de Talon dans des scandales à hauteurs de milliards de nos francs, sans que jamais, nulle part il n’ait pu faire la preuve de son innocence. Ni dans le coton où ou on l’accuse d’avoir acquis des usines d’Etat de manière opaque, ni dans la gestion des revenus douanières du port dont il a eu le monopole quasi total au lendemain de la victoire de YAYI, ni dans la rocambolesque affaire d’empoisonnement où des sms compromettant de lui ont été rendu publics, et d’autres affaires encore : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/18/benin-les-nombreuses-casseroles-du-candidat-talon_4885830_3212.html

Que ce soit clair, je n’ai rien contre l’enrichissement personnel, ni le succès de nos hommes d’affaires, ni même les méthodes employées, dans une certaine mesure bien sûr, car on le dit souvent, c’est justement en poursuivant leurs intérêts personnels qu’ils servent le mieux l’intérêt général. Mais il y a une différence entre pragmatisme et banditisme, entre la ruse et la perfidie. Il y un vaste faussé entre bénéficier aléatoirement de passe droits venant de ses amis politiques, pour faire prospérer son business et spolier systématiquement une économie déjà exsangue.

A ma grande surprise, ceux la même que je considérais comme des esprits éclairés et même des amis que je tenais en grande estime, m’ont répondu sans vergogne : le diable qu’on connait est mieux que l’ange qu’on ne connait pas…vox populi vox Dei n’est-ce pas ?

Non content de plébisciter un homme au parcours sombre et douteux, ils ont trainé dans la boue et le déshonneur la seule personne qui s’est montré à la hauteur de la fonction durant tout le temps de cette campagne. On ne lui aura rien épargné, injustement, méchamment, et même indécemment : sa mère blanche, sa taille, son teint, son élocution, ses vêtements. Ses moindres faits et gestes étaient tournés en dérision, l’imaginaire populaire s’est délecté sur son dos,  on l’a insulté, rejeté avec une violence sans pareille. Subitement il était devenu le comptable des 10 ans de YAYI, le bouc émissaire idéal, celui qui allait perpétuer le régime en place, le colon, etc. j’ai méconnu mon pays et les miens m’ont semblé drogués, aveuglés par la colère et les injustices du régime finissant auquel ils ont cru. Tous semblaient courir au suicide

Depuis on sait, que l’adversaire a lui aussi du sang blanc, que si nul ne peut prouver que Zinsou était le pion de la France colonisatrice, l’autre est bel et bien descendant de négriers, que si Zinsou a vécu plus en France qu’au Benin, l’autre y a passé des années et y possède même un pied à terre luxueux, que s’il est clair que l’autre a financé la campagne du régime décadent, Zinsou lui, a refusé d’y être ministre dès le départ, n’acceptant sa nomination à moins d’un an de la fin du régime, que pour aider son pays à collecter des fonds utiles au développement, etc. etc. Les paradoxes sont interminables, et l’acharnement inexplicable tant rien de ce qu’on reproche à l’un n’est inapplicable à l’autre, et qu’au moins de Zinsou on savait tout de ce qu’on lui reproche dès le départ. N’est-ce donc pas lui le diable qu’on connait ?

« L’indécence de l’argent ne réside pas dans son existence mais dans sa rareté, dans sa confiscation insolente par une poignée d’individus » écrivait Pascal Bruckner, le même (qui une fois n’est pas coutume me rallie à sa cause). En élisant Talon, les béninois ont surtout voté ce qui leur manque cruellement, et dont ils rêvent collectivement, l’argent. Et pour être plus clair, ils ont choisi un modèle d’enrichissement en dehors du système, en dehors de la politique ou de l’Administration publique.

Talon n’est pas devenu riche en faisant de la politique, ou étant devenu directeur d’une société d’Etat, il est devenu riche en utilisant les failles du système. Il ne l’a pas créé, il s’en est sans doute servi, et puisqu’il a su si bien le faire, nul autre que lui ne peut abattre le monstre de l’affairisme qui gangrène l’Etat, et qui a enfanté l’affaire ICC service, l’affaire du concours frauduleux des agents de l’Etat  etc. Talon a volé l’Etat, certes, mais pas les individus. Lui n’a pas touché à nos maigres épargnes. Il fera prospérer les affaires sans que la politique ne s’y mêle, sans que l’Etat ne décide seul, qui peut être riche, et qui n’y a pas droit. Avec Talon, c’est on peut tous être riches, on doit tous être riches, on va tous être riches. Ainsi se résume la logique qui a plébiscité Talon au pouvoir.
Ayant bien compris le message, le tout nouveau président élu, a promis faire prévaloir la compétence sur tout le reste, entendez fini les magouilles et autres combines politiciennes. C’est d’ailleurs ça qui distingue le secteur privé, disait-il, les hommes qu’il faut à la place qu’il faut. L’affairisme d’Etat, c’en est donc fini. Mais le premier gouvernement de YAYI n’a-t-il pas excellé en cela avec sa kyrielle de ministres apolitiques et bardés de diplômes ?  Ses audits tous azimuts ? Vous me direz qu’à la différence de YAYI, Talon connait mieux la classe politique, et pourra mieux la contrôler, pour qu’elle ne le freine dans ses réformes. Même le PRD qui a soutenu Zinsou s’est déjà rallié à lui, pourriez vous-même ajouter.

Mais peut-on satisfaire 200 partis politiques sans affairisme d’Etat ? Comment remercier Ajavon, l’autre opérateur économique, arrivé 3eme au premier tour, sans priver certains partis politiques du précieux gâteau ? Que peuvent Bio Tchane et Iréné Koukpaki, qu’ils n’aient pu faire durant leur long passage respectif aux gouvernements de KEREKOU et YAYI ? Et puis surtout on l’a appris à nos dépens, un agrégat de ministres compétents n’aboutit pas toujours à une bonne gouvernance, celle-ci nait d’abord de la vision du leader, or ce que pense Talon, le président, ce qu’il ambitionne pour le Benin, et même qui il est au fond, les béninois dans leur immense majorité n’en savent rien. Nous voilà embarqués à nouveau pour 5 ans d’incertitude

La vie des Etats, comme celle des hommes, n’est jamais un long fleuve tranquille, et c’est à l’épreuve du fer que l’on se forge une identité, un soi. En fait, tout nous a toujours été facile, le sort semble nous épargner avec une constance salutaire et j’en rends grâce à Dieu. Ni la transition démocratique, ni nos ethnies pléthoriques, ni nos ardeurs religieuses mondialement connues, ni même cette fameuse « beninoiserie », n’ont jamais débordé au point de nous enliser dans un conflit armé ou de nous confiner au rang des Etats faillis. Aucun de nos présidents depuis le renouveau démocratique n’est issu des rangs d’un parti politique, nous avons tour à tour essayé les militaires, les intellectuels, les médecins, les hommes d’affaires, même les prêtres ont été à un moment associé à la chose politique, cette fois,  pour le meilleur. Au fond nous nous sommes permis tout ou presque, essayé toutes les formules, sans jamais redouter le pire. Etablissant presque toujours un lien de cause à effet entre la profession du président et la qualité de sa gouvernance, simplement, presque naïvement. Nous n’avons pas eu de guerre, mais à quel prix ? Et si cette fois ça échouait pour de bon ? Et si c’était le caprice de trop ?

L’homme providence que nous semblons tant rechercher à  la tête de la nation existe-il vraiment ? Si le président élu n’était pas un vertueux, changera-t-il parce qu’il est devenu président ? Peut-on se mettre à aimer son pays soudainement, parce qu’on est devenu président, si jamais auparavant on ne s’est soucié de son bien être ?

Le « je t’aime envers et contre tous » susurré aux oreilles de YAYI, jadis contre les parti politiques, on vient à nouveau de le murmurer aux oreilles de Talon contre Zinsou, comme si jamais le peuple ne retenait la leçon. Un tel acte d’amour se devrait quand même d’être récompensé à sa juste valeur, mais se jette-t-on ainsi corps et âmes dans les bras de quelqu’un qui a maintenant le pouvoir, l’argent, l’armée, les honneurs, un dieu en somme qui n’est qu’un homme avec ses faiblesses, et qui a prouvé par le passé, qu’il affectionnait particulièrement au moins l’un des attributs ci-dessus mentionnés ? Car Talon aime l’argent et il aime montrer qu’il en a. Regardez la voiture qu’il a utilisée tout au long de la campagne ! Je me demande combien d’années de salaires il faudra pour un béninois moyen afin de s’en acquérir une comme celle-là ?

Avant d’être Mandela, le Madiba était déjà un activiste pour les droits de l’homme et un fervent défenseur de l’égalité blanc et noir en Afrique du Sud.  » Au cours de ma vie…j’ai combattu contre la domination blanche et j’ai combattu contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tout le monde vivrait ensemble en harmonie et avec des chances égales…  »
Disait-il dans une longue plaidoirie en 1964.  Avant d’être Kagamé et de propulser le Rwanda parmi les modèles de développement actuel en Afrique, l’actuel président rwandais avait déjà été un remarquable ministre de la défense et vice-président du Rwanda, ramenant l’ordre dans un pays qui sortait d’un des génocides les plus meurtriers de notre époque : le génocide rwandais.   Avant d’être le président qui bannit les célébrations pompeuses de l’indépendance et de ramasser des ordures à  la place de la revue des troupes habituelles, John Magufuli, le président tanzanien avait été surnommé le « bulldozer » du temps où il était ministre des travaux publics à cause de la rapidité avec laquelle il menait à bien la construction des routes. La présidence n’est pas une fonction magique, qui soudain vous donne les vertus, la sagesse, la grandeur si vous ne les aviez pas déjà. De Talon, je ne connais que le sens des affaires, tout ce qu’il peut être en tant que président m’est énigme. De l’amour de ce pays, il ne m’a jamais fait aucune preuve, de l’intérêt général, ou du patriotisme il n’a jusqu’ici jamais été un chantre. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

Talon peut décevoir, et il décevra, car tout le monde ne deviendra pas riche, du seul fait que l’Etat laissera faire. De nouveaux riches naitront en lieu et places des précédents, au détriment de la masse populaire.  Il décevra parce que c’est notre système démocratique qui est en crise, comme l’explique Antonio Gramsci  » Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent des monstres ». Le vieux monde à nous, celui des générations spontanées au sommet de l’Etat, a failli depuis 1990 à proposer un modèle économique viable. Il se meurt sous l’exaspération du peuple.  Le monde nouveau, c’est celui d’un consensus national sur un plan de développement économique de 20 ans au moins, auquel les différents présidents n’apporteront qu’une nuance. Talon décevra parce qu’il découvre un monde qu’il ne connait pas, un monde ou les vertus qu’on lui attribue ne sont pas forcément un avantage. Il décevra parce qu’il n’est pas de la race des grands hommes qui influent durablement sur la vie de leur pays, ceux-là, on les voit toujours venir, on les connait pour leurs luttes antérieures, leur victoires sont l’aboutissement d’une cause, d’une idée et surtout pas le pinacle d’une ascension personnelle, qu’on soupçonne même de s’être faite sur le dos du peuple.

 

 

Ademola Unnel AGBADJE

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